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POURQUOI INSCRIRE LE CANCER DE LA PEAU AUX TABLEAUX DES MALADIES PROFESSIONNELLES

collectivités santé au travail santé publique 23 May 2026 Actualités

Les données climatiques et épidémiologiques sont alarmantes ! Le cancer de la peau de type épidermoïde a vu son incidence doubler au cours des 20 dernières années dans le monde. Et ce sont près de 60.000 morts / an qui sont à déplorer dont 20.000 attribuables aux expositions solaires professionnelles. En France, si les données sont peu solides, on peut néanmoins estimer à environ 500 le nombre annuel de décès dont un tiers en raison de la pratique d’une activité professionnelle à l’extérieur. Et avec le dérèglement climatique, la situation ne peut qu’empirer. A moins de mettre en œuvre une politique de prévention efficace ce qui passe de façon presque obligatoire par la reconnaissance du cancer de la peau comme maladie professionnelle.

Les effets avérés pour la santé de l’exposition au rayonnement ultraviolet solaire

Les expositions aux rayonnements ultraviolets (UV) solaires sont classées comme cancérogènes certains pour l’homme (groupe 1) par le Centre international de recherche contre le cancer (CIRC) [1]. Le mélanome, forme la plus agressive de cancer cutané (environ 18.000 nouveaux cas et 2000 décès par / an en France [2]), est fortement associée aux expositions intermittentes et intenses ayant entraînés des coups de soleil, surtout pendant l’enfance. Les carcinomes basocellulaires cutanés (CBC), considérés plutôt comme bénins car exceptionnellement invasifs [3], et les cancers épidermoïdes cutanés (CEC), beaucoup plus dangereux résultent davantage d’une exposition chronique et cumulative. Nous manquons, en France, de données précises mais Santé Publique France indique une fourchette entre 141.200 et 243.500 nouveaux cas par an pour l’ensemble des cancers cutanés [4]. Par extrapolation, la Fondation pour la recherche médicale (FRM) estime entre 28.000 et 49.000 le nombre de nouveaux cas de CEC par an [5] pendant que la Société Française de Dermatologie, qui repose son calcul sur les chiffres de 2 registres départementaux (Doubs et Haut-Rhin) estime elle à 20.000 (34 pour 100.000 habitants) l’incidence du CEC [6]. Avec un taux de mortalité compris entre 1,5 % et 2,1 % [7], entre 300 et 1000 personnes décèdent probablement d’un CEC chaque année en France. Si l’on se réfère aux travaux les plus récents menés à l’échelle mondiale [8], 130 à 340 de ces décès seraient imputables à l’exercice d’une activité professionnelle à l’extérieur.

Par ailleurs, l’exposition aux UV solaires, favorisent certains types de cataracte (niveau de preuve très élevé pour les types cortical et nucléaire [9] en induisant un stress oxydatif et des dommages directs sur les protéines du cristallin, accélérant son opacification. L’exposition chronique aux UVB est le principal facteur environnemental impliqué, indépendamment de la couleur de l’iris. Les individus les plus exposés vivent dans les régions les plus ensoleillées (tropiques, altitude) et travaillent beaucoup à l’extérieur [10].

3.5 millions de travailleurs particulièrement concernés en France

En Europe, l’Agence d’information de l’Union européenne en matière de sécurité et de santé au travail (EU-OSHA) dénombre 14,5 millions de travailleurs exposés pendant au moins 75 % de leur temps de travail [11]. En France, selon l’enquête SUMER [12] menée par la DARES en 2017, 3.5 millions d’individus, dont plus de 2 millions d’ouvriers et d’ouvriers qualifiés, sont concernés par l’exposition aux UV solaires. Les principaux secteurs d’activités sont la construction, l’extraction et la voirie, l’agriculture et la sylviculture, les métiers de la mer (pêche, aquaculture, conchyliculture, marine marchande), des sports (enseignants, encadrants) et de l’animation de plein air (animateurs sociaux et culturels), de l’organisation d’évènements, festival (techniciens son, lumière, régie…), de la sécurité (policiers, pompiers, militaires, surveillants, agents de sécurité…), de divers services publics et privés (poste, électricité, télécom, déchets, restauration, hôtellerie de plein air, conservation et protection du patrimoine etc.).

Les instances appellent à développer la prévention

Les institutions sanitaires françaises et internationales alertent depuis plusieurs années. Le Haut conseil de la santé publique (HCSP) [13] recommandait déjà en 2020 « que les autorités compétentes reconsidèrent la reconnaissance de l’exposition professionnelle aux UV comme cause de cancers de la peau pouvant conduire à leur indemnisation comme maladie professionnelle ». En 2023, le Conseil économique, social et environnemental (CESE), dans son avis intitulé « Travail et santé-environnement : Quels défis à relever face aux dérèglements climatiques ? » [14], mettait en avant : « Les secteurs de la construction et de l’agriculture [qui] présentent des risques très importants. Leurs salariés peuvent être régulièrement exposés à des températures extérieures élevées et au rayonnement ultraviolet (principal facteur de cancer de la peau) ».

L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et l’Organisation Mondiale du Travail (OIT) ont publié des estimations concordantes [8] : 1,6 milliard de travailleurs exposés en 2019 dans le monde ; sur 60.000 décès par an dus à un cancer épidermoïde cutané, près de 19 000 environ sont attribuables à l’exposition professionnelle aux UV solaires, et les chiffres ont presque doublé en 20 ans. L’OIT classe le rayonnement UV solaire parmi les risques majeurs de santé et de sécurité au travail [15]. Avec l’OMS, elle appelle depuis 2023 à intégrer des actions spécifiques de prévention et d’adaptation pour tous les travailleurs exposés [16].

Anticiper les effets du dérèglement climatique.

Et avec la hausse des températures, la situation pourrait empirer. Certes les experts prédisent un rétablissement de la couche d’ozone autour des années 2050-2060 du fait de l’arrêt des rejets dans l’atmosphères des gaz chlorofluorocarbures (CFC). Mais des incertitudes subsistent en raison des éruptions volcaniques et des méga incendies [17] [18] qui sont délétères pour la couche d'ozone et que les modèles climatiques ne peuvent anticiper. Par ailleurs, comme cela a été observé en Europe ces dernières années [19] [20], certains de ces modèles prédisent une diminution de la couverture nuageuse dans les régions tempérées du globe [21] et, par conséquent, une augmentation du rayonnement UV au sol. Enfin, sans les mesures adéquates, l’augmentation des températures peut conduire un nombre important de travailleurs à se découvrir et ainsi à augmenter l’exposition aux UV de surfaces corporelles considérables [22] [23].

Plusieurs pays européens déjà à l’action dans une Europe à plusieurs vitesses [24].

La liste des pays européen qui ont reconnu le cancer épidermoïde cutané (CEC) comme maladie professionnelle est conséquente. Le Danemark l’avait fait dès 2005, la Suisse en 2010, l’Allemagne en 2015, l’Autriche et l’Italie très récemment. En Belgique, l'Agence fédérale belge des risques professionnels (FEDRIS) a ajouté, en 2024, à la liste des maladies professionnelles non seulement le CEC mais aussi les kératoses actiniques multiples (plus de 6) qu’on peut assimiler à une forme primitive de CEC. Dans chacun de ces pays, les textes précisent une liste de métiers ou secteurs d’activité concernés ainsi qu’une durée d’exercice de l’activité.

En revanche, la reconnaissance est possible mais il n’y a pas de présomption dans le Nord de l’Europe (Norvège, Suède, Finlande, Irlande), en Grèce et Croatie. C’est aussi le cas en France où, faute d’inscription aux tableaux, l’on compte sur les doigts d’une ou deux mains, les cas déclarés de cancer de la peau d’origine professionnelle. A titre de comparaison, outre Rhin, ce sont 6 000 cas environ qui sont notifiés chaque année [25], faisant de cette pathologie la maladie professionnelle la plus fréquente du BTP.

Pourquoi l’inscription du cancer de peau aux tableaux des maladies professionnelles est-elle nécessaire ?

Si le décret du 27 mai 2025 relatif aux risques chaleur [26] qui évoque également le rayonnement solaire, a marqué un indéniable progrès, il ne suffit pas ! Inscrire le cancer épidermoïde cutané dans les tableaux de maladies professionnelles ne serait pas un symbole, mais un levier essentiel pour améliorer les dispositifs de réparation et de prévention !

En commençant par notifier le « risque UV » dans le document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP) des employeurs concernés. Puis en mettant en œuvre des plans d’actions pour diminuer l’exposition solaire des travailleurs et réduire ainsi les risques de CEC mais aussi d’autres formes de cancer de la peau (carcinome basocellulaire, mélanome) et des formes de cataracte induites par les UV solaires.

Dans le cadre essentiel d’une concertation entre employeurs et salariés qui associe également les donneurs d’ordres, les professionnels de la santé au travail et les préventeurs, il s’agira de sensibiliser, informer, former celles et ceux qui sont exposés et, bien sûr, de les protéger (planification des tâches à l’extérieur le plus possible en dehors des « pics d’UV », installation de dispositifs d'ombrages fixes ou mobiles, mise à disposition d’équipements de protection individuelle adaptés).

La présomption d’origine améliorera aussi la prévention secondaire. Nul doute que les professionnels de la santé, en particulier les médecins du travail, les médecins traitants, les dermatologues intégreront mieux la question de l’exposition au soleil à caractère professionnel dans leurs pratiques visant la détection précoce. Et ce, avant et après la fin de carrière (suivi post-professionnel), comme le prévoit la loi de 2021 dont le titre premier est, rappelons-le : « Renforcer la prévention au sein des entreprises et décloisonner la santé publique et la santé au travail » [27].

Enfin, l’inscription aux tableaux du CEC ainsi que des critères d’exposition (nature et durée de la ou des professions exercées) favorisera les déclarations. Indirectement, la traçabilité des expositions sera améliorée. Et c’est l’ensemble des dispositifs de prévention, primaire comme secondaire, qui pourra être ainsi évalué et ajusté.

Références

1 CIRC (IARC), Monographie vol. 100D, 2012 : Classification des rayonnements UV comme cancérogènes certains (groupe 1).

2 Panorama des cancers en France 2025, édition spéciale 20 ans – Institut national du cancer (INCa)

3 Prise en charge diagnostique et thérapeutique du carcinome cutané basocellulaire - Annales de Chirurgie Plastique Esthétique - Volume 57, Issue 2, April 2012

4 Santé Publique France.

5 Tout savoir sur le cancer de la peau - Fondation pour la recherche médicale (FRM)

6 Communiqué de Presse – Journée Mondiale de lutte contre le Cancer

7 Risk Factors for Cutaneous Squamous Cell Carcinoma Recurrence, Metastasis, and Disease-Specific Death-Systematic Review and Meta-analysis - JAMA Dermatology, 2016

8 Global, regional and national burdens of non-melanoma skin cancer attributable to occupational exposure to solar ultraviolet radiation for 183 countries, 2000–2019: A systematic analysis from the WHO/ILO Joint Estimates of the Work-related Burden of Disease and Injury

9 A review of the epidemiologic evidence linking ultraviolet radiation and cataracts - Developments in Ophthalmology, 2002

10 Cataract frequency and subtypes involved in workers assessed for their solar radiation exposure: a systematic review - Acta Ophthalmologica, 2018

11 European Agency for Safety and Health at Work (EU-OSHA). Workers’ Exposure Survey on cancer risk factors in Europe – First findings. Bilbao : EU-OSHA ; 2023.

12 Enquête SUMER 2016-2017 - Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES) / Ministère du Travail.
Synthèse « Les expositions aux risques professionnels - Les contraintes physiques »

13 Avis du Haut conseil de la santé publique (HCSP) du 31 juin 2020 Recommandations sanitaires associées aux index UV

14 Conseil économique, social et environnemental (CESE) - Avis « Travail et santé-environnement : quels défis à relever face aux dérèglements climatiques ? » - 04/2023

15 Organisation internationale du travail – Rapport Assurer la sécurité et la santé au travail à l’heure du changement climatique

16 Communiqué de presse OMS/OIT, 8 novembre 2023

17 Chlorine activation and enhanced ozone depletion induced by wildfire aerosol - Nature, 2023 Mar;615(7951):259-264. doi: 10.1038/s41586-022-05683-0.

18 Radiative forcing and stratospheric ozone changes due to major forest fires and recent volcanic eruptions including Hunga Tonga - Brühl, C., Kohl, M., & Lelieveld, Preprint.

19 Solar UV Irradiance in a Changing Climate: Trends in Europe and the Significance of Spectral Monitoring in Italy - Environments 2020, 7(1), 1.

20 Increasing solar UV radiation in Dortmund, Germany: data and trend analyses and comparison to Uccle, Belgium - Photochemical & Photobiological Sciences, 2024

21 Environmental effects of stratospheric ozone depletion, UV radiation, and interactions with climate change: UNEP Environmental Effects Assessment Panel, Update 2020 - Photochemical & Photobiological Sciences - Volume 20, pages 1–67, 2021

22 Weather-Related Human Outdoor Behavior with Respect to Thermal Comfort and Radiation - DWD, Research Centre Human Biometeorology, Germany - Atmosphere 2022

23 Influence of Air Temperature on the UV Exposure of Different Body Sites Due to Clothing of Young Women During Daily Errands - Photochemistry and Photobiology, 2019

24 Reconnaissance du cancer de la peau en tant que maladie professionnelle : Une Europe à 3 vitesses – Carte et tableau comparatif - Sécurité Solaire – novembre 2025

25 Reconnaissance du cancer de la peau en tant que maladie professionnelle : Une Europe à 3 vitesses – Carte et tableau comparatif

26 Décret n° 2025-482 du 27 mai 2025 relatif à la protection des travailleurs contre les risques liés à la chaleur

27 LOI n° 2021-1018 du 2 août 2021 pour renforcer la prévention en santé au travail

Voir aussi